Avant la longue flamme rouge – Guillaume Sire

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Avant la longue flamme rouge est une très belle découverte. C’est un roman qui vous prend aux tripes dès les premières pages. L’écriture est envoutante, parfois crue. Guillaume Sire en inscrivant son roman dans la guerre civile du Cambodge permet de revisiter un épisode historique peu connu. Après avoir refermé les dernières pages du roman, j’ai été obligé d’en savoir plus. Je ne dévoilerai pas tout, j’aborderai seulement certains passages qui me paraissent importants.

Petit rappel historique pour ceux qui comme moi sont passés à côté en cours d’histoire de la guerre civile du Cambodge. Ce conflit s’inscrit dans le contexte historique de la guerre froide et de la guerre du Vietnam. Il dure de 1967 à 1975 et oppose le parti communiste représenté par les Khmers rouges qui sortent victorieux et le Royaume du Cambodge aidé par les Etats-Unis et la République du Vietnam. Les Kmers rouges sont réputés pour leur violence, leurs tortures et leurs exécutions de villages entiers. Ils contrôlent de nombreuses zones dans le pays où l’accès aux journalistes est interdit. Leur but est d’exterminer pour recréer une société neuve. De nombreux Cambodgiens ont fui leur pays pour se réfugier en Thaïlande par exemple. Cette guerre civile a été reconnue bien des années plus tard comme un génocide. Le pays a été détruit, l’économie est à rétablir, la famine est partout. Nombreuses sont les atrocités qui ont été commises et les crimes impunis. Un travail de mémoire et de justice se met en place à partir de 1979 pour relever le pays et sa population.

Avènement d’un royaume intérieur

Le roman nous offre le quotidien d’une famille Cambodgienne habitant la ville de Phnom Penh. Vichéa, le père travaille à la Chambre d’agriculture et Phusati la mère est enseignante en littérature. Ils ont deux enfants, Savarouth et sa petite soeur Dara. Phusati amoureuse des mots transmet tout un héritage à ses enfants. C’est elle qui les initie à la lecture et aux pouvoirs des mots. Le soir, elle fait la lecture de Peter Pan ou de l’Iliade. Savarouth est impressionné par de tels mondes au point de vouloir en créer un à son tour. Le royaume intérieur est la combinaison de toutes les lectures qu’on peut lui faire. À chaque fois, il ajoute de nouveaux éléments. C’est ainsi que s’oppose peu à peu le Royaume intérieur, celui de l’imaginaire et le Royaume extérieur, celui du réel. Savarouth trouve un vrai échappatoire, son royaume est un refuge où il peut s’évader. Les personnages sont convoqués par le garçon. Il lui arrive de penser par exemple que le Capitaine Crochet ou Ulysse ont pu agir à tel moment. La culture de Savarouth est un beau mélange culturel, on y retrouve un héritage asiatique et européen. C’est un enfant aux multiples visages.

“ C’est une autre planète, un rêve, un faux rêve, un radeau amarré à la ficelle d’un mot qui n’existe pas ”.

Guillaume Sire en citant de nombreuses oeuvres en toile de fond nous donne envie de les relire ou tout simplement de les découvrir. Il ravive des classiques et donne une voix aux romans qu’on lit moins aujourd’hui.

Savarouth prend plaisir à être l’architecte de son monde, cela restera un souvenir fort de son enfance. Cela fera partie de sa vie d’avant. Avant la guerre, avant la disparition. Avant le chaos.

Une enfance déchue à cause de la guerre civile

Sa mère lui disait “Il faut trembler pour grandir”. Elle ne pensait sûrement pas à toutes les épreuves qu’il allait subir. Savarouth se retrouve seul dans la forêt. Ses parents et Dara ne sont plus avec lui. Il est blessé à la tête, une sorcière va s’occuper de lui et le maintenir en vie. Une vie d’errance va débuter, une quête sans fin. La guerre pousse les habitants à fuir loin des Kmers rouges, des soldats. La forêt dans laquelle Savarouth est, est un lieu de terreur. Toutes les âmes errantes s’y retrouvent, la violence y prend naissance. La noirceur y vit. Les corps sont sales, affamés, violés. Il doit sortir de là pour retrouver une apparence humaine.

Savarouth a 11 ans, l’enfance est bien loin derrière lui. Il est dans sa vie d’après, celle où il est face à lui-même. Le royaume extérieur n’est pas celui qui est décrit dans les livres. Peter Pan n’est pas affamé ou en danger de mort permanente. Il n’a pas une grosse entaille à la tête qui l’affaiblit. Il est confronté de plein fouet au réel. Les livres ne sont plus des refuges, ils n’ont plus de place dans la journée de Savarouth. Il n’a plus rien mise à part le corps qui le soutient malgré toute la tristesse qu’il contient. Savarouth fait face à l’absence de ses proches qu’il ne cesse de convoquer. Il veut partir à leur recherche pour retrouver la vie d’avant. Ils les croient en vie.

« Il a compris que le pire danger pour le royaume n’est pas d’être oublié, mais détruit et reconstruit (…) Au bout des ficelles, les hameçons sont accrochés à d’autres ficelles au bout desquelles il y a les mêmes hameçons et les mêmes ficelles. Quand il n’y a personne d’autre, les mots ne peuvent pas rien tirer du néant sinon davantage de néant. Un cycle infernal. Une prison imaginaire. Savarouth se dit que pour réparer il n’y a qu’une solution : il doit retrouver ses parents. Sa mère doit lui raconter des histoires ».

L’écriture devient plus crue à partir de ce moment de l’histoire peut être pour servir la violence des mots. La réalité est inimaginable pour les personnes qui n’ont pas connu l’état de guerre. L’auteur arrive sans difficultés à nous captiver et à nous immerger dans toutes ces atrocités. Savarouth se bat et reste debout en gardant l’espoir de retrouver sa famille. Un long périple va être nécessaire pour revenir à sa ville loin de la forêt. Il va devoir prendre des risques pour revenir chez lui. Son corps en subira les conséquences, il passera près de la mort une nouvelle fois. Savarouth est un combattant difficile à abattre, l’amour familial le maintient en vie.

Savarouth, gardien invincible de la mémoire collective

L’absence de ses proches pousse Savarouth à partir à leur recherche. Il va quadriller la ville sur une carte et partir explorer tous les territoires avec l’aide d’un ami. Son état de santé retarde le moment où il ira lui-même. Une fois que c’est possible, il nous partage l’état actuel des dégâts de la guerre. La privation, les squattes des habitations, l’immondice des corps gisants dans la ville ou la propreté des rues. Ce n’est plus la ville de son enfance. C’est le chaos où chacun agit pour sauver sa peau.

Ses parents n’existent qu’à travers lui. L’espoir diminue au fil du temps même s’il se battra toujours pour les retrouver. Cette guerre lui a tout pris : la lecture, sa famille, une vie de confort. Seul vestige du passé, les échecs. Il fait des parties pour gagner de l’argent en jouant face aux soldats. Les Kmers rouges s’approchent de plus en plus de la ville et il va falloir partir.

Quitter Phnom Penh, c’est renoncer à ses parents, à Dara et cela il ne peut l’accepter. Seulement il se retrouve aux Etats-Unis contre son gré. Ce nouveau pays lui offre la possibilité de recommencer une nouvelle vie, d’être une autre personne. Il a une nouvelle famille qui prend soin de lui. Où sont ses parents ? Sont-ils encore en vie ? Seul Ulysse le sait. Le déracinement est difficile, la vie ne l’a pas épargné. Il pense qu’il a abandonné sa famille mais en parlant d’eux il les fait exister à nouveau.

Savarouth a vraiment existé, l’auteur lui donne une voix et offre à sa famille le pouvoir des mots pour rétablir un passé qui n’existe plus. Ce roman est l’histoire d’une famille, d’une guerre qui a marqué à jamais la vie d’un homme qui erre dans un pays qui n’est pas le sien. La guerre a gagné, les éclats d’obus sont toujours dans sa tête et lui cause de nombreux mots. Ils ont même éclaté sa nouvelle famille… Savarouth n’a pas le droit au bonheur et à une vie paisible. Le combat est permanent pour ne pas oublier et rappeler à chaque personne qui veut bien discuter avec lui que la guerre du Cambodge, ce n’était il n’y a pas si longtemps.

Guillaume Sire en s’inspirant de la vie de Savarouth nous offre un roman d’une grande force qui marque les lecteurs et fait vivre l’Histoire avec un grand H et le pouvoir de la littérature. C’est un livre que je vous recommande chaudement, c’est une lecture que je ne pourrai oublier.

Belle lecture,

Anaïs

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. ceciloule dit :

    Une lecture inoubliable, nous sommes bien d’accord… 🙂

    Aimé par 1 personne

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