Et soudain, la liberté – E. Pisier & C. Laurent

Et soudain, la liberté est un magnifique roman écrit à quatre mains qui nous fait voyager à travers le temps et l’histoire. Il est le résultat d’une amitié, d’un coup de foudre. Evelyne Pisier a 75 ans, elle veut dresser le portrait de sa mère comme Marguerite Duras a pu le faire avant elle. Caroline Laurent, son éditrice de 28 ans, est admirative. Elle l’aide minutieusement à avancer dans son travail. Malheureusement, elle devra le terminer seule, la vie les a rattrapées. On apprend au fil des pages à connaître Evelyne à travers les souvenirs qu’elle nous partage mais aussi par les yeux de Caroline. On a alors entre les mains un roman qu’on ne lâche plus, des personnages qui nous captivent jusqu’au bout.

  • De l’amour à la haine 

Entre André et Mona, les parents de Lucie, c’est une grande histoire d’amour, de jeux entre eux. L’auteur a choisi de nous offrir un roman et non une biographie, les noms ont donc été changés. Ils ont une vie aisée : André est haut fonctionnaire, Mona quant à elle a des domestiques pour tenir la maison et s’occuper des enfants. Ils vivent en Indochine, les idées d’André dérangent. Pour lui, il y a une hiérarchie des races. On ne peut se lier d’amitié avec les domestiques, chaque personne a une place bien précise. Lucie va grandir en entendant ces idées, une vision de l’histoire. La seconde guerre mondiale ne prend alors pas le même visage en Indochine. Elle ne sait ce que le mot juif signifie. Mona évite les colères de son mari, ne réfute pas ses arguments. C’est un homme autoritaire, manipulateur.

“Lucie, écoute-moi bien . Si tu es gentille avec les domestiques, en fait tu les trompes. Tu leur fais croire qu’ils sont nos égaux. Ce ne sont pas nos égaux”.

En 1945, elles vont vivre un événement qui les marquera au fer rouge : l’Indochine française passe sous domination japonaise. Avant de pouvoir se réfugier en lieu sûr, Mona et Lucie sont emprisonnées dans un camp de concentration. Mona se fait violer par les soldats, c’est un secret indicible. Lucie devra se nourrir d’herbes, elle est toute maigre et affaiblie. Sa mère pense qu’elle a oublié cet épisode traumatisant mais comment il pourrait en être autrement. Quant à son mari, il n’en saura rien.

Après le retour à l’ordre, ils partent pour Nouméa alors que Mona ne rêvait que d’une chose, l’Afrique. André espère retrouver un statut à sa hauteur malgré la fin de la seconde guerre mondiale et la condamnation de son cher maréchal Pétain. Les parents de Mona sont sur l’île, elle leur annonce sa deuxième grossesse. Elle espère que cela va être un petit garçon, ainsi elle aura accompli son devoir d’épouse. Telles sont les idées de Mona à cette époque mais cela va bien changer. La jeune femme souhaite divorcer, ce n’est plus l’amour fou avec André. Il a changé. S’ils en sont arrivés là, c’est parce que Mona a commencé le long  chemin de son émancipation grâce à une femme qui va lui faire découvrir Simone de Beauvoir. Elle a appris à conduire malgré l’interdiction de son mari, a pris un amant et souhaite le rejoindre à Paris. Une bataille va se mettre en place entre les deux époux. André est couvert de honte par sa femme, cela ne se fait pas de divorcer. Il va se venger. Mona prend enfants et bagages, trouve refuge chez ses parents à Nice.

 

  • Émancipation de Mona : une rupture totale

Mona va prendre en charge l’éducation de ses trois enfants. Pour cela, elle entreprend une formation de secrétaire, une femme doit travailler pour devenir indépendante. Elle poussera toujours Lucie à poursuivre ses études. Un rêve qu’elle n’a pu réaliser, elle est tombée enceinte au cours de sa première année de médecine. Elle projette ses désirs sur sa fille aînée avec qui elle a une relation particulière. Lucie les réalisera jusqu’au bout.

Mona va donner de son temps aux associations qui favorisent l’indépendance de la femme notamment pour le droit à l’IVG ou à la contraception. Elle amènera sa fille aux réunions. De près ou de loin, sa présence et son avis seront toujours important pour Lucie. C’est elle qui la rappellera à la raison quand cela sera nécessaire. Lucie lui apporte également beaucoup. Un ami à elle est homosexuel, Mona a du mal avec cette idée mais elle va changer d’avis lorsqu’elle se rend compte qu’elle pense comme André. Elle hiérarchise les êtres. Un nouveau combat s’offre à elle.

Mona lit, agit, voyage. C’est une mère, un modèle pour sa fille. Elle a sa part d’ombre que Lucie ne comprend pas, ne pardonne pas. Elle l’a abandonnée le jour où elle s’est suicidée, son combat s’est terminée. Son père en viendra à la même finalité quelques années après. Evelyne en écrivant souhaite comprendre le geste de sa mère, retracer son parcours.

 

  • Evelyne Pisier, un portrait en arrière plan

Comme on a pu le voir, Evelyne Pisier n’a pas eu une enfance facile, elle a été marquée par l’Histoire. Heureusement elle a pu prendre appui sur sa mère. Leurs portraits s’entremêlent au fil du récit jusqu’au moment où dans les années 60, Lucie prend plus de place. Elle affirme son caractère, jouit de la vie. C’est une femme libre qui étudie le droit. Elle ira jusqu’au doctorat, Mona va la pousser à l’agrégation alors qu’elle est enceinte. Elle réussit.

Militante comme sa mère, elle se bat pour des combats davantage politiques. Lucie va se rendre de nombreuses fois à Cuba, elle va connaître Fidel Castro et aura une relation amoureuse avec lui. S’appuyant sur la raison de sa mère et non sur ce que lui dicte son coeur, elle quitte l’île avec tristesse pour retrouver Paris. Elle va se marier avec un ami qui a les mêmes idées qu’elle, fondateur de médecins sans frontières. Elle connaîtra un mariage malheureux, son mari sera présent par son absence. La mort de sa mère est une chose qu’elle ne peut lui pardonner, elle efface tous leurs souvenirs. Pourtant avec ce roman, elle lui offre un dernier hommage et il est brillant !

  • Un travail à quatre mains

Caroline Laurent remodèle le récit afin de voir aboutir le travail de sa grande amie. Elle s’octroie un chapitre inséré entre le récit d’Evelyne pour mieux nous de parler de ce que nous sommes en train de lire. C’est un travail éditorial qui devient obsessionnel, elle donne tout quitte  s’oublier. L’écriture devient urgente pour combler le vide d’une absence. Le blanc pourtant finit par apparâitre une fois que la fin est là. Le livre se ferme. Ce roman est aussi une tentative d’expliquer le rapprochement de ces deux femmes, pourquoi elles étaient autant liées. Caroline Laurent va inscrire sa famille, ses souvenirs dans le récit romancé d’Evelyne Pisier.

Un très beau roman à lire, à partager !

Belle lecture,

Anaïs

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