Sur les chemins noirs – Sylvain Tesson

Sylvain Tesson est un auteur que j’apprécie depuis la lecture Dans les forêts de Sibérie (un récit autobiographique à lire ). Il y raconte son expérience, six mois passés dans une petite cabane en Sibérie près du lac Baïkal. L’écrivain se retrouve confronté à lui-même, au froid et à l’immensité du lac. Rien de mieux que des livres et de la vodka pour se maintenir en vie. Une belle expérience qui nous transmet par son oeuvre. Un film a été récemment adapté, cela peut être un premier pas pour la découvrir mais attention, bien que les images soient très belles, l’histoire a été quelques peu modifiée.

C’est un auteur qui se lit facilement, ses récits tournent autour de ses nombreuses expériences car ses casquettes sont multiples. Il ne peut rester longtemps immobile à contempler la nature. C’est un écrivain qui a beaucoup voyagé. Par exemple, il a fait le tour du monde à bicyclette, traversé l’Himalaya à pied ou l’Asie centrale à cheval. Rien ne l’arrête. Je peux vous recommander Éloge de l’énergie vagabonde et Petit traité sur l’immensité du monde.

Une autre de ses prédilections est d’escalader des monuments comme Notre-Dame de Paris et bien d’autres. La fortune va un jour lui échapper. En août 2014, il fait une chute de dix mètres après avoir escaladé le chalet de l’un de ses amis. Son corps en a subi les conséquences mais il n’est pas mort. À la suite d’un traumatisme crânien et de nombreuses fractures, il est mis dans un coma artificiel dont il se réveille huit jours plus tard. De cette expérience et d’un long rétablissement, Sylvain Tesson se fait la promesse de traverser la France à pied. De ce souhait naît Sur les chemins noirs où il nous raconte son parcours qu’il entreprend du 24 août au 8 novembre.

“ J’étais tombé sur un tas d’os. Je regrettais longtemps cette chute parce que je disposais jusqu’alors d’une machine physique qui m’autorisait à vivre en surchauffe

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Son écriture est très poétique dans la description de certains paysages. Comme à son habitude il fait appel à de nombreuses références littéraires et insère des citations pour appuyer ses propos. Il mêle également ses propres souvenirs favorisés par la marche. On perçoit son amour pour la Russie mais là, il part à la découverte des « chemins noirs » en France. Certaines phrases pourraient constituer des maximes tellement elles approchent de la vérité universelle.

Cette traversée du paysage français est la voie de la guérison, il veut retrouver son corps d’avant. Lui qui allait partout sans difficultés, se retrouve confronté aux limites de son corps qui se régénère. Son accident a marqué son visage avec une paralysie mais il est également devenu sourd d’une oreille. Il s’appuie alors davantage sur sa vue et les descriptions qu’il nous partage sont d’autant plus poignantes.

“ Je plaçais mon salut dans le mouvement ”.

“ L’essentiel de la vie est de s’équiper de bonnes oeillères ”.

Il se plonge dans la ruralité de son pays et se rend dans les endroits où il n’y aucune connexion, aucun attrait pour la plupart des individus attirés par les grandes villes. Il n’est plus dans la société : “ l’oeil ne me fixait plus ”. Son parcours avait été étudié lors de son séjour à l’hôpital à l’aide de cartes car elles indiquent les potentiels “ chemins noirs ”. Qu’est-ce que cela veut dire ? Ce sont les chemins où l’on ne se rend plus, les “ oubliés ” comme il les appelle. Un réseau de traverse qui laisse grandir l’imagination, tous les possibles… Son quotidien est réduit à la plus simple expression : la marche pour se rétablir. Il n’y avait pas d’écrans, de superflus. Il était en fuite de cette société dont il dresse le portrait au fil des pages. La technologie est pour lui “ un substitut de la vie ”.

“ L’homme manquait de tenue. L’évolution avait accouché d’un être mal élevé et le monde était dans un désordre pas croyable ”.

Ses pensées sont pour l’homme et sa condition, la société dans laquelle on se trouve actuellement. Il fait l’expérience d’aller à contre-courant en se rendant dans les zones d’ombres du territoire. Il prône la “ géographie du non-lieu ”. Sylvain Tesson n’hésite pas à critiquer l’action de certains politiques, les incohérences du système. Tout est dicté aujourd’hui par la vitesse ou la démesure.

“ Le chef de l’État français s’était piqué d’infléchir le climat mondial quand il n’était pas même capable de protéger sa faune d’abeilles et de papillons (Fabre en aurait pleuré) ”.

“ Trop de production, trop de mouvement, trop d’énergies ”.

De la Provence, il progresse à son rythme jusqu’au massif central à destination du Mercantour. Il se nourrit des rencontres qu’il peut faire sur sa route avec des paysans, des ermites qui vivent dans un autre temps. Des amis ou sa soeur vont également le rejoindre pour certaines étapes. Ainsi, il n’est pas toujours solitaire mais accompagné vers son but à atteindre. Le “citadin” va à la rencontre des gens de la campagne.

“ Pourquoi passer une vie à cavaler ? Que rapporte-t-on de ces gigues ? Des souvenirs et beaucoup de poussières ”.

Il faut apprendre à être souverain de soi-même et ne pas dépendre des autres, du système qu’on nous impose mais être à la lisière. Son récit invite à la réflexion, aux rêveries. Le lecteur peut s’échapper en lisant et décrocher des mots pour aller vers ses propres souvenirs…

La mort de sa mère le hante, des éléments dans le paysage la lui rappelle. Il n’a pas encore fait son deuil. Lui qui a frôlé la mort a bien conscience qu’il ne faut pas croire que les choses ou les hommes sont éternels. Son corps est un peu surmené par l’expérience qu’il a entrepris, il fait d’ailleurs une crise d’épilepsie durant son parcours. Une fois sorti de l’hôpital, il ressent l’appel de la marche.

“ Je me sentais vivant parce que j’étais en route ”

“ J’avais rêvé cette balade de France dans un lit, je m’étais levé pour l’accomplir, elle s’achevait. C’était un voyage né d’une chute ”.

Sylvain Tesson a clos le mauvais chapitre de l’infortune grâce à sa traversée pour se relever de sa chute. Se réapproprier son corps, le réveiller.

Une très belle lecture qui place Sur les chemins noirs au niveau de Dans les forêts de Sibérie. Un auteur à découvrir si ce n’est pas le cas et une façon de connaître la France par “ ses chemins noirs ”.

Bonne lecture

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