Rencontre avec Marguerite Duras

La lecture de L’Amant puis d’Un barrage contre le Pacifique m’ont fait découvrir Marguerite Duras. Et je ne compte pas m’arrêter à ses deux livres car son écriture m’a pleinement séduite ! Une fois le livre fermé, on a envie d’en savoir plus sur cette femme, sa vie.  En relisant L’Amant après Un barrage contre le Pacifique, tous les mots étaient plus forts. Ces deux oeuvres se sont reflétées, complétées. Je n’étais plus perdue dans son écriture, dans sa pensée qui fait des va-et-viens parmi ses souvenirs, son adolescence. L’Amant est un livre très puissant, beau grâce à l’auteur qui se livre, revient sur des non-dits avec sensualité. Elle lève le voile par rapport à ses oeuvres précédentes qui tournent autour de l’Indochine, de ce chinois qu’elle a eu pour amant et qui restera l’amour marquant de sa vie…

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Quelques mots sur l’auteur

Marguerite Duras est née en Indochine, le 4 avril 1914 à Saigon. Son père était directeur d’école et sa mère institutrice. Ils ont tout deux décider de partir travailler dans les colonies. Lors du décès du père, la famille revient en France. Mais la mère ne peut s’y résoudre et rentre en Indochine en 1924. C’est à ce moment là qu’elle prépare son projet fou de construction d’un barrage pour rendre cultivable des terres où la Mer de Chine balaye tout sur son passage.

L’Amant (1984) est un livre autobiographique qui reprend Un barrage contre le Pacifique (1950), premier roman qu’elle a écrit. Sept ans après, elle  décide de le retravailler à nouveau, il donnera lieu à L’Amant de la Chine du nord. L’auteur a obtenu le prix Goncourt pour L’Amant. Bernard Pivot qui anime l’émission Apostrophes a réussi à convaincre Marguerite Duras de faire un entretien avec lui et il est intéressant de la voir, de l’entendre, ses temps de silence, ses réponses quant à ses livres et sa vie car les deux s’entremêlent.

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  • L’Amant

Marguerite Duras se replonge dans son enfance et pense à celle qu’elle était lorsqu’elle avait quinze ans et demi. Elle vivait encore avec sa mère et ses deux frères plus âgés qu’elle. Sa mère qui est une figure maîtresse de ses oeuvres veut la voir obtenir une agrégation de mathématiques. Cependant, la jeune fille veut être écrivain et rien d’autre. Elle est pensionnaire et va à l’école de l’autre côté du Mekong. Elle traverse donc le fleuve tous les jours, cet acte quotidien va provoquer une rencontre qui bouleversera sa vie. Un riche banquier Chinois la découvre sur le bac vêtue de son feutre, de sa robe transparente et de ses chaussures du soir. Une tenue loin d’être tolérée pour les jeunes filles à l’époque. Déjà, elle attire le regard des hommes et sait qu’elle plaît. Le chinois qui est nommé M.Jo dans Un barrage contre le Pacifique tombe amoureux d’elle, de son corps d’enfant. Elle accepte de monter dans sa limousine qui l’emmènera désormais tous les jours au lycée et à la pension. En entrant dans son monde, une relation débute, nourrie d’amour et d’argent. On est loin d’une relation saine mais elle va durer un an et demi et ne sera pas sans conséquences. Marguerite rejoint son amant dans sa garçonnière où elle va découvrir le désir, l’amour, la jouissance à en mourir comme elle l’écrit. Il est amoureux d’elle mais celle-ci n’a pas encore réalisé qu’il en était de même. Elle ne le fait qu’une fois qu’il y a eu une cassure et qu’elle ne le reverra plus. Elle a aimé au point qu’il a éclipsé tous les autres amours de sa vie. Cela parce qu’elle ne lui avait rien avoué, que rien n’a été énoncé.  Ce M.Jo l’a beaucoup inspirée pour son écriture.

“ De même que j’avais en moi la place du désir. J’avais à quinze ans le visage de la jouissance et je ne connaissais pas la jouissance. Ce visage se voyait très fort. Même ma mère devait le voir. Mes frères le voyaient. Tout a commencé de cette façon pour moi, par ce visage voyant, exténué, ces yeux cernés en avance sur le temps, l’experiment ”.

“ Il n’y avait pas à attirer le désir. Il était dans celle qui le provoquait ou il n’existait pas. Il était déjà là dès le premier regard ou bien il n’avait jamais existé. Il était l’intelligence immédiate du rapport de sexualité ou bien il n’était rien ”.

En se livrant à cet amour, elle se couvre de déshonneur car une blanche ne peut offrir son corps à un étranger. Il n’y a pas d’union entre personnes issues de peuples différents. De plus, il ne faut pas oublier que Marguerite est très jeune lorsque leur relation débute. C’est la raison pour laquelle sa mère et ses frères n’adressent pas la parole au Chinois alors que ce dernier les invite au restaurant. Marguerite Duras n’a jamais avoué à sa mère cette relation ni à ses frères même s’ils s’en doutaient. Le père du Chinois pense la même chose de la relation de son fils avec cette jeune fille blanche. Il va parvenir à ce qu’il souhaite et faire honneur à la famille en le mariant à une riche chinoise.

“ Mon amant est nié dans justement son corps faible, dans cette faiblesse qui me transporte de jouissance ”.

“ Il refusera le mariage de son fils avec la petite prostituée blanche du poste de Sadec”.

L’amant est au centre de la narration, il a vingt-sept ans lorsqu’il rencontre la jeune fille, source de plaisir charnel. Son attirance physique se transforme en amour passionné, il va jusqu’à supplier son père de lui laisser profiter de cet amour encore un peu avant de se marier, ce qui n’arrivera pas. Dès le départ, le couple sait que leur relation ne va pas durer. Ce n’est que bien plus tard que Marguerite Duras comprend qu’elle a également aimé cet homme et qu’il a laissé une trace indélébile dans son coeur et sur son corps.

La jeune fille doit mener plusieurs combats pour s’émanciper. Sa place est encore à trouver dans sa famille. Elle fait face à une mère distante, “folle” mais aussi à un frère aîné violent qui a toute l’attention de sa mère. Quant à son deuxième frère, il est quasi inexistant mais Marguerite est en adoration devant lui, on pourrait dire qu’elle lui voue un amour incestueux car lorsqu’il meurt, elle le retrouve dans l’amour qu’elle porte à l’amant. Il ne serait qu’un substitut.

Sa mère est un personnage important, elle aime ses enfants mais est détestable pour Marguerite par sa conduite. Elle pousse ses enfants vers l’argent, Marguerite prétend que c’est pour cela qu’elle voit le Chinois et rien d’autre. Toutefois, sa mère en la laissant libre de faire ce qu’elle veut, quitter la pension, ne pas y rentrer pour dormir, permet le déshonneur de sa fille. Elle la protège comme elle la pousse à la “prostitution”. Elle est désespérée de ne pas avoir réussie à offrir un quotidien confortable à ses enfants, elle est toujours en train de courir après l’argent. Marguerite va jusqu’à avoir honte d’elle à cause de son accoutrement, négligée.

Les frères de Marguerite sont omniprésents, ils font partie de son quotidien, de cette famille “sauvage”. L’un se fait remarquer par son côté négatif (voleur, violent…) qui abuse de la générosité de sa mère jusqu’à sa mort. Cette dernière était en adoration devant lui malgré le mal qu’il faisait autour de lui. Marguerite le tient responsable de la mort de son autre frère, Paul au caractère plus fragile. Il était le confident de la jeune fille mais il décède très tôt. Pierre ne fait preuve d’aucun remords, il est “malfaisant”.

“ Je voulais tuer, mon frère aîné, je voulais le tuer, arriver à avoir raison de lui au moins une fois, une seule fois et le voir mourir.  C’était pour enlever de devant ma mère l’objet de son amour, ce fils, la punir de l’aimer si fort, si mal, et surtout pour sauver mon petit frère, je le croyais aussi, mon petit frère, mon enfant, de la vie vivante de ce frère aîné posée au-dessus de la sienne, de ce voile noir sur le jour, de cette loi représentée par lui, édictée par lui, un être humain, et qui était une loi animale, et qui à chaque instant de chaque jour de la vie de ce petit frère faisait la peur dans cette vie, peur qui a une fois a atteint son coeur et l’a fait mourir ”.

Dans l’entretien avec Bernard Pivot cité plus haut, on apprend que pour elle, la famille a une vocation animale voire effrayante. L’individu doit quitter sa famille pour exister pleinement, la vie est remise à plus tard lorsqu’on quitte le vivre-ensemble. Marguerite Duras ne comprenait pas pourquoi une telle injustice pouvait naître entre trois frères et soeurs.

“ Vivre, c’est oublié la loi ”.

Dans le style de Marguerite Duras on retrouve beaucoup de paraphrases, cela peut perturber au début puis on s’y habitue et l’on comprend certaines nuances dans l’utilisation des mots, leurs jeux de résonances. Une sensualité se dégage de beaucoup de scènes, un magnétisme capte le lecteur. Pour l’auteur, les choses viennent telles qu’elles sont, elle appelle ça “l’écriture courante”.

“ Et la jeune fille s’était dressée comme pour aller à son tour se tuer, se jeter à son tour dans la mer et après elle avait pleuré parce qu’elle avait pensé à cet homme de Cholen et elle n’avait pas été sûre tout à coup de l’avoir aimé d’un amour qu’elle n’avait pas vu parce qu’il s’était perdu dans l’histoire comme l’eau dans le sable et qu’elle le retrouvait seulement maintenant à cet instant de la musique jetée à travers la mer ”.

L’Amant a été adapté au cinéma par Jean-Jacques Annaud. L’histoire est respectée mais il n’a pas su me convaincre.

  • Un Barrage contre le Pacifique

Dans ce premier roman, Marguerite Duras a voulu rendre hommage à sa mère qui ne l’a pas perçu comme tel en la mettant au centre de son oeuvre. Dans Un Barrage contre le Pacifique, l’héroïne s’appelait Suzanne et non pas Marguerite, elle était plus âgée et n’avait qu’un frère. M.Jo est en arrière-plan et il n’y a pas d’histoire d’amour. Il est plus perçu comme un voyeur, un homme qui a peur de ce frère, de cette famille. Ce roman c’est finalement le combat d’une mère pour ses enfants, pour pouvoir vivre de sa concession, mais aussi contre la société et surtout contre elle-même. L’auteur reprend cet épisode marquant de sa vie grâce au pouvoir de l’imaginaire, ce qui lui a peut être permis par la suite de pouvoir arriver à écrire L’Amant et faire face à ce qui s’est vraiment produit.

On retrouve la mère avec ces deux enfants, Suzanne & Joseph en Indochine française. Ils vivent sur une plantation qui n’est pas rentable et cause beaucoup de soucis à la mère. Cette famille fait partie des “petits blancs » contrairement aux “grands” qui détiennent la richesse et le pouvoir. Cette femme va passer sa vie à se battre contre les fonctionnaires du cadastre qui lui ont vendu cette terre infertile à cause de l’Océan. Elle essaye de contrer la nature qui finit toujours par gagner, de se battre contre ses enfants qui veulent partir mais elle se débat aussi contre elle-même. Son désespoir, une fatigue, une folie use de ses dernières forces. Elle tente cependant de maintenir un équilibre dans cette famille et pour cela, elle est prête à marier sa fille à un homme riche. En effet, la mère pousse sa fille à séduire ce riche chinois qu’ils ont rencontré à Ram . Elle n’a en tête que l’argent qu’il pourrait donner et rembourser ses dettes. Recommencer un barrage à nouveau et ne pas finir sur un échec. Elle apprend à sa fille l’art de manipuler les hommes à travers le pouvoir de la sensualité.

“ La mère avait eu pourtant des débuts qui ne la prédestinaient en rien à prendre vers la fin de sa vie une telle importance dans l’infortune, qu’un médecin pouvait parler maintenant de la voir mourir de cela, mourir de malheur ”.

“ M.Jo était l’enfant dérisoirement malhabile de cet homme inventif. Sa très grosse fortune n’avait qu’un héritier, et cet héritier n’avait pas une ombre d’imagination. C’est là le point faible de cette vie, le seul définitif : on ne spécule pas sur son enfant”.

Suzanne devient donc un objet de désir. Tous les après-midi, M.Jo vient à sa rencontre. Mais il ne se passe rien, leur relation n’est pas charnel sauf quand l’homme lui dérobe un baiser ou la supplie de la voir nue quand elle se douche. Il y a un côté malsain, pervers. L’homme pour parvenir à ce qu’il veut la couvre de cadeaux, lui offre une bague pour qu’elle se donne à lui. Son frère lui interdit et la mère veut à tout prix qu’ils se marient sinon il n’aura plus le droit de se voir. Suzanne ne l’aime pas du tout, chaque jour M.Jo essaye de changer ce sentiment en vain.

“ Après avoir beaucoup espéré de l’effet que ferait sa fortune sur Suzanne, il commençait à en désespérer et peut-être, cette déception aidant, commença-t-il à s’en éprendre sincèrement. La vigilance de la mère et de Joseph ne fit sans doute qu’exaspérer encore ce qu’il pensa bientôt être un grand sentiment ”

Suzanne admire son frère qui ressemblerait plus dans le caractère à Paul. Le quotidien de cette famille qui vit à la lisière de la brousse est donc rythmé par la venue de ce chinois, par les projets irréalisables de la mère et le désir du frère de s’échapper de là. Suzanne est un peu passive, elle subit. Une fois le mariage tombé à l’eau, ils essayent de vendre la bague en ville. De péripéties en péripéties, tous les trois finissent par retourner dans leur bungalow mais l’équilibre familiale ne tient plus qu’à un fil. Suzanne après le départ de son frère se livre à un homme, le fils Agosti qui lui ressemble et découvre ainsi le plaisir charnel.

“ Suzanne se souvenait parfaitement de cette minute où elle sut qu’elle ne rencontrerait peut-être jamais un homme qui lui plairait autant que Joseph. D’autres auraient pu croire qu’il était un peu fou ”.

Alors qu’une vie commune s’offre à elle, à la mort de sa mère, elle préfère suivre son frère… Un bon roman qui était d’autant plus apprécié après la lecture de l’Amant même si le point de vue de l’auteur était bien différent.

Deux lectures qui ont su marquer mon parcours de lectrice !

Marguerite Duras a changé après la rencontre de l’amant, il a marqué un tournant dans sa vie. Elle évoque un certain bonheur dans l’écriture de ce roman qui est aujourd’hui célèbre.

En espérant que cela vous a donné envie de les lire…

Anaïs

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