Le Passe-miroir livre I : Les Fiancés de l’hiver -Christelle Dabos.

Ce roman classé en littérature jeunesse a eu beaucoup de retentissements en librairie et sa couverture bleue en a fait rêver plus d’un(e). C’est le cas pour moi, je n’ai cédé qu’à sa parution en poche & c’est un vrai coup de coeur. On se laisse vite happer par le style de l’auteur, l’univers qu’elle a créé et toutes ses complexités. Les fiancés de l’hiver pourrait très bien être destiné aux adultes. Je reste assez vague sur les différentes péripéties qui ponctuent la narration afin de ne pas trop en dévoiler et gâcher la lecture…

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Les dernières pages étant tournées, le lecteur est dans l’attente, d’abord un peu frustré de la césure puis excité par ce qui va suivre. Mais avant d’en arriver là, il faut reconnaître le beau chemin qu’a parcouru l’héroïne, Ophélie. On l’a vu grandir au fil des pages grâce aux nombreuses expériences dont elle a fait les frais tant physiquement que mentalement. Christelle Dabos a su créer un univers avec des mécanismes qui s’imbriquent parfaitement les uns avec les autres pour charmer le lecteur. Tout est fait d’illusions comme le jardin de Berenilde, l’architecture du Clairdelune, le travestissement d’Ophélie jusqu’au comportement des gens : “ On se souriait beaucoup, mais les regards étaient équivoques, les phrases ambiguës, le fond de l’air envenimé. Personne ne faisait confiance à personne, et si tous ces gens s’étourdissaient de fêtes, c’était pour oublier à quel point ils avaient peur les uns des autres ”etc. On est projeté dans un univers nouveau, composé d’arches qui représentent des mondes avec des familles telles des clans aux pouvoirs différents. La Terre n’existe plus car “Dieu a brisé le monde en morceaux ”, c’était le premier monde avant la Déchirure.

On s’attache vite au personnage d’Ophélie, une jeune fille maladroite qui se cache derrière sa paire de lunettes et sa grosse écharpe. Elle fait partie des Animistes dont l’esprit de famille est Artémis. La jeune fille nous apparaît quelque peu insignifiante physiquement  “Ophélie était dotée d’un visage lunaire, où les émotions remontaient rarement jusqu’à la surface ”, mais nous intrigue par son don, c’est une liseuse, l’une des meilleures de sa génération (ce qui va bouleverser sa vie ). Elle peut lire le passé des objets en les touchant ( c’est pourquoi elle porte des gants pour ne pas être tout le temps submergée) et en plus de cela, traverser les miroirs car elle sait faire face à elle-même. On est de suite plongé dans le musée familiale où Ophélie s’adonne à sa passion avec son oncle, deux ermites qui se comprennent et se suffisent. Cependant, elle va être fiancée. Son mariage est purement diplomatique, pas de sentiments en jeu. Après avoir refusé plusieurs propositions, la demande vient des doyennes et elle n’a plus le choix. Les préparatifs avant l’arrivée de son fiancé nous montrent qu’elle n’est pas prête à quitter ce lieu de savoir où elle se sent bien. Ophélie apprend tardivement qu’il vient du Pôle, une arche où l’hiver règne. Difficile de se résigner, Ophélie est presque enlevée précipitamment de chez elle. Thorn, son fiancé doit repartir d’Anima pour des affaires urgentes.

“ Ophélie n’était bonne qu’à lire. Si on lui retirait ça, il ne restait d’elle qu’une empotée. Elle ne savait ni tenir une maison, ni faire la conversation, ni accomplir une tâche sans se blesser ”.

“ Ophélie empoigna son cabas. Elle contempla son musée pour la dernière fois. Le soleil traversa la verrière de la rotonde dans une cascade de lumière, auréolant d’or les antiquités et projetant sur le carrelage leur ombre désarticulée. Jamais elle n’avait trouvé cet endroit aussi beau ”.

 À partir de là, le lecteur suit le périple d’Ophélie et de sa tante Roseline qui lui sert de chaperon. Pas de temps mort dans la narration, Ophélie ne peut révéler qu’elle est la fiancée de l’intendant de Farouk par sécurité. Sa vie tranquille n’est plus, “ Elle était la fiancée de Thorn, point final, c’était déjà trop aux yeux des autres ”. La tante de Thorn la prend en charge puisqu’il n’est pas présent. Ophélie nous dresse un portrait des deux :

“ Cet homme était vraiment l’incarnation de l’austérité, avec cette figure excessivement anguleuse, ces cheveux pâles trop bien peignés, ces yeux effilés comme des rasoirs, ces sourcils perpétuellement froncés, ces mains maigres qu’il croisait devant lui et cette bouche maussade qui ne souriait jamais ”.

“ Elle est capricieuse, narcissique et calculatrice ”.

Berenilde veut préparer Ophélie à la cour tout en lui menant la vie dure. Toutefois, cela va forger le caractère de la jeune fille. Le couple Ophélie-Thorn n’en a presque que le nom. On pourrait s’attendre à une histoire d’amour mais loin de là, leur relation est fluctuante et faite de déceptions. Le caractère de Thorn n’aide pas à un rapprochement, Ophélie se questionne sur leurs fiançailles et les motivations de cette famille.

Insignifiante aux yeux de beaucoup, elle a su apprendre et rebondir de ce qu’il lui arrive pour devenir indépendante et faire ses propres choix comme le démontre la fin du tome 1. Le lecteur attend de voir sa renaissance qui va acter ses choix. Son oncle lui prédit à juste titre :

“ Tu es la personnalité la plus forte de la famille, ma petite. Oublie ce que je t’ai dit la dernière fois. Je te prédis que la volonté de ton mari se brisera sur la tienne ”.

« Ophélie enfonça son doigt dans la glace comme s’il s’agissait d’une eau dense et, soudain, elle les vit tous les deux. Une petite Animiste avalée par son manteau trop grand, l’air maladif et étourdi. Un Dragon, immense, nerveux, le front plissé par une tension cérébrale permanente. Deux univers inconciliables ”.

Il y a une déchirure chez Ophélie, le voile des illusions s’est levé. Elle est prête à prendre son destin en main. Le lecteur passe la tête au travers d’un miroir et assiste impuissant à toutes les péripéties d’Ophélie mais en ressort nourri par l’imagination débordante de l’auteur, un coup de cœur. Le livre II semble très prometteur…

Bonne lecture,

Anaïs